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Comment l’automatisation crée de la richesse… et des emplois par Philippe Silberzahn

Tribune de Philippe Silberzahn, professeur d’entrepreneuriat, stratégie et innovation à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique (CRG).

Les progrès récents et rapides de la robotique couplée à l’intelligence artificielle font que de nombreux métiers seront à terme plus ou moins automatisés. Selon l’OCDE d’ici à 2025, 57% des emplois actuels seraient ainsi menacés. Cette perspective suscite évidemment des craintes très fortes parmi ceux dont les métiers sont le plus à risque, mais aussi parmi les politiques. Jamais la perspective d’un chômage de masse dans un monde où la machine a remplacé l’homme n’a semblé aussi proche. Et pourtant, cette crainte est largement infondée, et pour une raison très simple : l’automatisation, qui est l’un des facteurs principaux du développement économique, est très ancienne et elle a toujours contribué… à créer des emplois.

Il existe en effet toujours une substitution en matière de travail et de capital avec ses impacts sur l’économie. Prenons l’exemple d’une filature. Lorsqu’elle s’automatise, il y a trois conséquences.

Une conséquence directe, qui est celle recherchée par l’automatisation :

  • Elle abaisse ses coûts, ce qui lui permet d’augmenter ses marges et ou de vendre ses produits moins chers, améliorant ainsi sa compétitivité, donc ses chances de survie.

Deux conséquences indirectes :

  • La première, c’est qu’en achetant des machines (et du service associé) pour s’automatiser, elle alimente la croissance du secteur de la machine-outil (au sens large) créant ainsi richesse et emplois.
  • La seconde, bien-sûr, c’est qu’à production donnée, l’entreprise a besoin de moins d’employés (productivité augmentée). Elle va donc employer moins de travailleurs, qui doivent donc chercher un emploi ailleurs.

Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là. La baisse de coûts, conséquence de l’automatisation, va être en partie transférée aux consommateurs sous forme de baisse de prix. Cette baisse de prix est un gain direct pour les consommateurs. D’une part parce qu’elle leur permet d’acheter d’autres biens et services avec l’argent ainsi économisé, alimentant la croissance d’autres secteurs, et d’autre part parce que cette baisse de prix rend les produits de l’entreprise accessibles à un plus grand nombre de consommateurs, ce qui alimente la demande. C’est le phénomène de démocratisation des produits. Ce qui était rare et cher devient accessible à un plus grand nombre.

Et comme la demande pour ses produits croît, notre entreprise de filateur va devoir… embaucher. La boucle est bouclée, l’automatisation bénéficie ainsi aux consommateurs, dans un premier temps, et aux travailleurs dans un second temps.

L’économiste James Bessens a bien montré la réalité de ce mécanisme dans diverses industries. Dans le textile, l’automatisation enclenchée dès la révolution industrielle a amené les ouvriers à se concentrer sur les tâches les plus complexes et sur la maintenance des machines. Résultat, une croissance très forte de la productivité. Durant le XIXème siècle aux États-Unis, la quantité de tissu qu’un seul ouvrier pouvait produire en une heure a ainsi été multipliée par 50. Cela a naturellement entraîné une très forte baisse des prix du textile, et donc une forte augmentation de la demande. Cette augmentation de la demande a à son tour suscité la production, ce qui a développé l’industrie et donc entraîné la création de nombreux emplois. Au final, entre 1830 et 1900, une période d’automatisation pourtant massive, le nombre d’ouvriers du textile a quadruplé. Le même mécanisme de substitution de croissance a joué dans la banque lors de l’introduction des distributeurs automatiques de billets. En réduisant le coût opérationnel d’une agence, ils ont permis d’en augmenter le nombre et donc de faire croître l’emploi dans la banque alors même que les distributeurs se multipliaient.

Bien-sûr, l’argument qu’on avance toujours face à de tels exemples, c’est que cette fois, avec les robots, l’intelligence artificielle ou toute autre innovation permettant d’automatiser des tâches, ce sera différent. Mais il ne repose sur aucune base sérieuse, car il n’y a pas de raison que les mêmes mécanismes n’opèrent pas.

Évidemment, une économie sans croissance ne sait quoi faire des travailleurs « libérés » par l’automatisation et ils finissent au chômage. C’est le problème français: l’Allemagne s’en tire mieux : elle a deux fois plus de robots que la France et un taux de chômage pourtant deux fois inférieur. Mais les deux autres impacts (achats de machines et baisse des coûts) restent importants, et potentiellement plus importants que celui-ci. En tout état de cause, la clé pour cette transition est l’émergence de nouvelles industries et de nouveaux marchés.

Il y a en effet un quatrième impact qui n’est que rarement mentionné et qui pourtant est fondamental: c’est que l’innovation permet la création de nouveaux marchés. Prenez l’exemple de l’automobile. Elle a mis les maréchaux ferrants au chômage, mais elle a créé un nombre incroyable de métiers et de marchés: chauffeur de taxi, location de voiture, gérant de station essences, assureurs, équipementiers, constructeurs de routes, auto-écoles, coureurs automobiles, campings, fabricants d’auto-radio, parkings payants, etc. De même, Internet a créé les Webmasters, les sociétés spécialisées en optimisation de moteurs de recherche, les designers Web, les spécialistes du big data, et nombre d’autres. Une innovation génère d’autres innovations en cascades qui sont autant d’opportunités économiques et sociales qui changent notre société et créent de l’emploi: l’économiste Tyler Cowen indique ainsi que pour faire voler un drone (avion sans pilote embarqué), il faut 168 hommes au sol, que l’armée US a du mal à recruter car les compétences sont nouvelles, alors qu’il n’en faut que 100 pour un chasseur F16 avec pilote.

Il ne faut donc pas commettre l’erreur de raisonner à propos de l’impact de l’automatisation sur notre économie en imaginant cette dernière est immuable.

Au contraire, les robots, comme toute innovation, vont permettre de créer des marchés inimaginables aujourd’hui, et au-delà des bénéfices liés à la baisse des coûts, ce sont ces marchés qui créeront de l’emploi. Lesquels? Impossible à dire bien-sûr ! Mais des milliers d’entrepreneurs sont déjà en train de travailler sur la question. Faites l’exercice et essayez d’imaginer ces nouveaux marchés. Ça vous semble impossible? Ridicule? Sachez que chaque génération a été incapable d’imaginer l’impact économique et social des inventions de son époque. Le téléphone a d’abord été vu comme un gadget, le train un danger, le phonographe servirait à écrire des lettres dictées et le laser ne serait qu’un gadget scientifique inutile. Etc.

A moins de souscrire à une vue malthusienne de l’économie, fausse depuis 200 ans, et à l’idée également fausse selon laquelle nous avons atteint les limites de la croissance, c’est en tout cas sur cela qu’il faut miser: la capacité d’imagination de l’homme, sa seule vraie ressource, et inépuisable celle-ci.

La vraie difficulté réside dans le fait qu’entre l’automatisation, qui réduit l’emploi à court terme, et la croissance qu’elle génère, qui le développe, il peut s’écouler une période assez longue pendant laquelle le chômage augmente. C’est cette période qu’il faut gérer au moyen de filets de sécurité mais aussi de systèmes de formation. C’est ici que l’État, mais aussi les partenaires sociaux et l’école en général, ont un rôle essentiel à jouer. Il ne faut donc pas se tromper de combat : Au lieu de freiner des quatre fers sur l’automatisation, ce qui mine la compétitivité de nos entreprises et résultera immanquablement en plus de pauvreté et de chômage, ces acteurs doivent au contraire tout faire pour la faciliter et tirer avantage de la richesse ainsi créée pour mieux préparer demain de manière inclusive.philippe-silberzahn-lab-2017 - small

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